orpiment

Interview // Alain Schroeder

Plongée dans le monde du photojournalisme…

Orpiment: Tu parcours le monde depuis 2012, quel est le pays qui t’a le plus marqué et pourquoi?

Alain Schroeder: Ça m’a fait plaisir de retourner quelques jours en Afghanistan en 2015. L’Afghanistan est resté figé dans les années septante. J’y suis arrivé la première fois en été 74 pendant mes études de photo à l’Institut des Beaux-Arts de Saint-Luc à Liège. Je voulais y réaliser en partie mon travail de fin d’études. J’y suis allé en stop, bus, train avec très peu d’argent. A l’époque pas de guide du routard, de Lonely Planet, de GSM, d’Internet. C’était vraiment loin de tout.
Venant de la frontière iranienne, je suis arrivé en Afghanistan en fin d’après-midi. Dans la rue principale poussiéreuse d’Hérat (ouest de l’Afghanistan) le soleil donnait en contre-jour. Voir les hommes enturbannés, les charrettes à cheval, les femmes en burqa, c’était visuellement magique, comme entrer dans une autre dimension. Je n’ai pas souvent ressenti une telle impression de dépaysement, c’était un voyage dans le passé, presque le moyen-âge. J’y suis retourné plusieurs fois, la dernière fois en 1978, un an avant l’invasion par les Russes en 1979 et puis la guerre m’a empêché d’y retourner pendant 35 ans. En 2015 j’y suis retourné quelques jours en passant par le Tajikistan et rien n’a changé visuellement. C’est un pays hors du temps et les gens sont toujours aussi accueillants.

O.: En 8 ans, combien de pays as-tu parcourus?

A.S.: A peine une trentaine. C’est pas beaucoup mais je ne fais pas une course autour du monde, et je reste souvent assez longtemps dans un pays ou bien j’y retourne plusieurs fois.
J’ai passé une année en Inde pour Crystal Palace, une série sur le cristal belge du Val Saint Lambert vendu en Inde à la fin du 19ème siècle. Un long voyage, il n’y a pas d’archives, ni au Val Saint Lambert, ni en Inde. C’était un vrai travail de détective à travers tout le pays. Et il est grand! Le récit a été publié dans National Geographic édition Hollande/Belgique et dans 24h01(Belgique). En même temps, sur place j’ai fait d’autres sujets comme; Royal Wedding, Kushti, Dreamland,…
Et puis en Indonésie je suis resté plus d’un an, avec plusieurs projets; Kid Jockeys, Saving Orangutans, Living for Death, et un sujet sur les Papous,…

O.: Les sujets que tu traites sont pour la plupart liés à la nature, l’homme et son environnement ou l’homme et sa culture. Quel est le sujet qui t’a le plus marqué?

A.S.: Living for Death; inhabituel disons-le. Un sujet sur l’ouverture des cercueils suivi du nettoyage des cadavres, en Indonésie sur l’île des Célèbes. En fait j’ai découvert par hasard l’existence de cette cérémonie. Le propriétaire de la guest-house où je logeais insistait pour me montrer des photos des environs de Rantepao (capitale du pays Toraja). Dans le lot j’ai vu des photos de Ma ‘Nene (le nom de cette pratique). Malheureusement on était en juin et Ma ‘Nene se déroule en août. Je suis donc revenu 2 mois plus tard.
Chaque jour il fallait partir vers 6h du matin et faire 1h et demi de moto à travers les rizières et les montagnes pour arriver à Pangalle. Une fois arrivé sur place mon contact local me disait quelle direction prendre et le nom du village à trouver. A partir de là la route en asphalte cédait souvent le pas à des chemins caillouteux, boueux (il pleuvait quasi tous les jours en fin d’après-midi) et souvent très pentus.
En général il y avait très peu de monde sur ces chemins. Et de temps en temps une maison au bord d’une rizière. A chaque fois c’était un peu le même scénario. Personne, et je pensais m’être trompé de route. Et tout d’un coup des gens apparaissaient de nulle part. A ma question ; « Ma ‘Nene ? » , ils répondaient « this way, this way », …et quelques minutes plus tard une vingtaine de personnes arrivaient comme par miracle pour prendre part à la cérémonie.

Quand vous regardez des photos de Ma ‘Nene, cela semble certainement être une pratique étrange mais on pourrait dire que ce sont nos coutumes funéraires (occidentales) qui sont étranges. Pour les Torajans, la mort n’est que le début d’un long voyage vers Puya (après-vie) qu’ils ont planifié toute leur vie en économisant pour leurs funérailles où il faut sacrifier des dizaines de buffles et de cochons (mais ça c’est un autre reportage). Les familles qui pratiquent cette coutume de nettoyage des cadavres croient fermement qu’il est de leur devoir de prendre soin du défunt, de maintenir des liens forts avec lui et ainsi de l’honorer.
Une fois que tous les membres de la famille sont arrivés (souvent de très loin car beaucoup ont émigré pour des raisons économiques vers d’autres régions de l’Indonésie), la maison funéraire est ouverte et les corps sont enlevés des cercueils. Les cadavres sont déshabillés, délicatement nettoyés au pinceau, toilettés et placés à sécher au soleil. Pendant ce temps, certains se remémorent les souvenirs du défunt, mangent et boivent, tandis que d’autres nettoient et rafraîchissent la tombe. Il y a des moments de deuil, en particulier à l’ouverture du cercueil, mais dans l’ensemble la famille est heureuse de retrouver ses proches. Puis c’est la séance des photos de famille. Tout le monde veut sa photo avec le mort. Je vous le disais; inhabituel.

Il y a aussi les deux sujets en Corée du Nord; Kim City et Taekwando North Korea Style. Je suis allé à Pyongyang, en Corée du Nord en septembre 2018 pour le 70ème anniversaire de la fondation de la RPDC (9 septembre 1948) pour faire un sujet sur le Taekwando (qui vient de Corée). Les festivités comprenaient les Jeux de masse avec la participation d’athlètes de Taekwando. Une chance rare car ces jeux n’avaient pas eu lieu depuis 2013. Les officiels ont accepté mon projet (6 mois de tractation) mais j’ai été chaperonné et surveillé par deux guides gouvernementaux (plus le chauffeur) tout le temps, ce qui est une pratique courante pour les visiteurs étrangers. On vous dit quoi faire, quoi regarder (ou pas) et quoi photographier. Ils m’ont emmené dans différents endroits, dont une école où, dans une classe, les enfants m’ont réservé un accueil musical suivi d’une démonstration de Taekwando (pas avec les mêmes enfants😀). Puis direction le palais du Taekwando réservés aux athlètes professionnels. Il n’y avait pas d’autre choix que de suivre leurs règles. Pas de place pour l’improvisation. Dans ce cadre hyper rigide j’ai quand même réussi à faire un sujet sur la ville.

O.: Tu travailles beaucoup pour le National Geographic, en quoi est-ce important?

A.S.: C’est un peu par hasard. Il y a 15 ans, ils m’ont pris le sujet sur Les Marches de l’Entre-Sambre et Meuse suite à la publication du livre aux Editions Reporters. Puis ils m’ont commandé un sujet sur Bruxelles. Sujet difficile (6 mois de travail pour entrer dans les différentes communautés). Et depuis j’ai conservé une bonne relation avec eux; ce sont toujours les mêmes personnes aux commandes et ils ont l’air d’aimer les sujets que je leur propose.

O.: Comment choisis-tu les sujets de tes reportages? Est-ce que tu les prépares à l’avance ou préfères-tu découvrir en arrivant?

A.S.: Il y a beaucoup de cas de figures. Quand je trouve quelque chose d’intéressant, je fais une photo et je la classe avec les infos, par pays, sur mon ordinateur. Souvent des années plus tard, quand je suis dans un pays particulier, j’exhume ces infos et j’ai quelque chose à vérifier ou à rechercher et ça peut devenir une histoire. Ça s’est passé comme ça pour le sujet Kid Jockeys en Indonésie.

Pour le nettoyage des cadavres en Indonésie j’ai découvert le sujet sur place, je connaissais les cérémonies funéraires avec la mise à mort des buffles, mais c’est le propriétaire de ma guest-house qui insistait pour me montrer ses photos et qui m’a montré les photos de momies.

Dans certains pays, vous n’avez pas besoin d’un fixeur (un guide local qui comprend le travail d’un photojournaliste et qui vous aide) car l’histoire est assez facile d’accès (Kushti, Living for Death, …). Mais dans d’autres pays où la langue est un problème (Chine, Corée) ou quand votre histoire n’est tout simplement pas autorisée par le gouvernement (Rohingya au Myanmar), ou quand vous savez ce que vous voulez faire mais que vous ne savez pas comment obtenir l’autorisation (les usines de briques ou de textiles au Bangladesh, les mines de charbon en Pologne), vous avez besoin de quelqu’un. Ensuite, comme pour tout emploi, vous interviewez les candidats et vous choisissez celui qui affiche le meilleur compromis entre la débrouillardise, le dynamisme, le réseau local pour faire bouger les choses et dont l’anglais est acceptable. Parfois, je commence par le journal local, mais cela ne fonctionne pas toujours. Le plan B ce sont les chauffeurs de taxi ou les conducteurs de rickshaws et parfois les directeurs d’hôtels (rare mais ça m’est arrivé).

O.: Peux-tu nous parler de ton dernier sujet sur les Orang-outans? En quoi ce sujet est-il important pour notre compréhension du monde?

A.S.: Au-delà de l’émotion des clichés et du côté mignon des sujets (tout le monde aime les orangs-outans), j’aimerais que les gens réfléchissent aux raisons pour lesquelles les orangs-outans sont une espèce menacée et pourquoi ils sont forcés de quitter leur habitat naturel. Les principaux coupables sont les plantations d’huile de palme et d’hévéa à (trop) grande échelle et l’exploitation forestière (légale et illégale) à outrance.

Comme vous pouvez le voir dans le sujet, les conservateurs des parcs naturels, les vétérinaires et les sauveteurs font leur part du boulot, mais nous devons les aider. En plus de financer et de soutenir des organisations comme le SOCP (Sumatran Orangutan Conservation Programme) et l’OIC (Orangutan Information Centre) sur l’île de Sumatra à Medan, qui travaillent sans relâche pour sauver et réhabiliter les animaux, nous, occidentaux en général, en tant que consommateurs, devons changer notre comportement et réduire notre consommation de produits contenant de l’huile de palme (et il y en a beaucoup). Si on change d’attitude au niveau individuel, l’impact économique pourrait mettre de la pression et contribuer à sauvegarder ce qui reste des forêts tropicales d’Indonésie.
Je ne suis pas un photographe activiste (enfin je pensais 😀) mais dans ce cas de figure, je me sens concerné et impliqué et je voudrais partager mon inquiétude.

O.: Combien de temps passes-tu sur ce type de reportage?

A.S.: D’habitude un sujet, disons standard, prend de 1 à 4 semaines, parfois 1 jour seulement (Brick Prison au Bangladesh), mais pour les orang-outans, c’était exceptionnel, je suis resté 6 mois.
Pour des tas de raisons. Pendant 1 an j’ai demandé l’autorisation de faire des photos par la voie officielle et la réponse était toujours (diplomatiquement) non. Par expérience, je sais que les choses s’arrangent souvent une fois sur place mais cette fois-ci il m’a fallu 2 mois pour convaincre les responsables de l’hôpital de me laisser faire les photos. Une fois accepté il fallait passer les contrôles médicaux (tuberculose, herpès, autres maladies infectieuses,…) pour ne pas transmettre de maladie aux orangs-outans. Parallèlement je négociais avec une autre ONG pour suivre des sauvetages. Malheureusement ils n’ont pas lieu tous les jours, c’est très aléatoire. De plus pour certains sauvetages, en zones protégées, il fallait un permis qui met 3 jours à arriver. Donc dans l’urgence impossible d’accompagner les sauveteurs. Et pour couronner le tout, parfois ils « oubliaient » de me téléphoner mais postaient les photos du sauvetage sur Instagram le lendemain. Grrrrrrr…

Et les mois passaient. En voyant mes photos je n’étais pas content. Certes il y avait des photos de sauvetages, des photos dans la clinique mais pas d’images assez fortes. Et comme je croyais que cette histoire était importante je voulais continuer.

Tout a basculé le jour du sauvetage de Hope (nom donné par les sauveteurs) et de son bébé, une femelle orang-outan découverte aveugle, la clavicule cassée et criblée de 74 balles de plomb, donc dans une situation grave. Immédiatement l’équipe décide de repartir pour la clinique (à 10 h de voiture) et sur le trajet le bébé meurt dans notre pick-up. Première photo forte (c’est celle qui gagne le WP 1er prix en Nature Single). A l’hôpital, dans l’urgence Hope doit subit une intervention chirurgicale pour la clavicule cassée et comme c’est compliqué on fait venir un chirurgien de Suisse pour faire le travail. Comme il est sur place on lui demande aussi de réparer le bras cassé d’un bébé qui vient juste d’arriver. Je fais des photos intéressantes pendant les opérations chirurgicales qui ne feront finalement pas partie de la sélection finale de la série pour le WP. Le lendemain Hope est placée dans une cage très basse pour la forcer à rester couchée à cause de sa clavicule. Dans sa cage l’équipe place un lit avec des draps blanc et un coussin rose. Incroyable, je n’ai jamais vu ça.

Après 5 mois, je vois que le sujet prend forme et une dernière fois la chance va être de mon côté. L’ONG qui gère l’hôpital (SOCP) est sur le point de finaliser la réintroduction de quelques orangs-outans dans la nature. La première réintroduction depuis un an. Le directeur, entre-temps devenu un ami, me demande si je veux accompagner l’équipe. Quelques semaines (de délai pour la paperasserie indonésienne) plus tard je suis à Jantho une station de recherche dans un parc national protégé à environ trois heures de Banda Aceh (dans le nord de l’île et pour ceux qui s’en souviennent épicentre du tsunami de 2004).

Mais, mauvaises nouvelles, les orangs-outans ne sont pas totalement prêts à être relâchés, ils doivent encore se familiariser au moins une semaine avec leur nouvel environnement, et mon laissez-passer n’est valable que trois jours. Donc retour à Medan sans photo. Deux semaines plus tard on me dit que je peux y retourner et je fais cette fois deux photos-clés, celle de la remise en liberté d’un orang-outan qui grimpe à l’arbre (l’appareil photo en mode remote control) et celle de la traversée de la rivière du vétérinaire avec un orang-outan sur le dos, sur une petite barque à 7 h du matin, et qui encore aujourd’hui me donne la chair de poule. Jamais je n’ai vu cette image. Deux jours plus tard, après six mois en Indonésie je quitte l’équipe des sauveteurs.

O.: Est-ce que cela t’a permis de tisser des liens avec le groupe de personnes impliquées ou préfères-tu rester en retrait pendant ton reportage?

A.S.: Je reste très en retrait pour ne pas interférer dans ce qui se passe.

O.: Gardes-tu des liens après tes reportages, restes-tu en contact avec ces différents groupes et personnes?

A.S.: Oui dans chaque pays il y a toujours quelques personnes qui deviennent des amis.

Petite série confinement avant l’heure à la station de recherche de Jantho au milieu de la forêt (à 3 heures de trajet -épique- en 4×4 à travers la jungle, avec des passages de rivière et le placement de câbles pour se sortir de la boue) dans le nord de l’île de Sumatra. Je passe mes journées à attendre qu’une décision finale soit prise; va-t-on remettre les orangs-outans en liberté ? aujourdhui ? demain ? ou dans deux semaines ? Cette attente a certainement contribué à la réussite de cette photo. Cela m’a donné le temps de re-re-tester mon matériel en général; la télécommande, la mesure (avec un morceau de bois) de la distance idéale de l’animal pour ensuite reporter les réglages de distance manuelle (à scotcher pour ne pas que ça bouge), la puissance du flash, la vitesse,… Et à chaque étape le stress montait d’un cran.

1/ Je pensais que la meilleure photo serait avec l’orang-outan en gros-plan et donc je teste la mise au point manuelle (je joue le rôle de l’orang-outan 😄) et un petit coup de flash pour faire ressortir la matière de l’animal.
2/ Repérage de l’endroit où placer la caméra. Finalement après une discussion avec les vétérinaires sur le comportement des orangs-outans, je déciderai pour la photo finale de mettre l’appareil à la verticale d’un mini-tronc un peu plus sur la droite. Toute l’équipe pensait que c’était le chemin que l’orang-outan allait prendre. Ils avaient raison, faut écouter les pros.
3/ Photo finale avec flash et avant-dernière photo de la série.

O.: “Saving Orangutans” a gagné deux prix importants, cela a-t-il un impact en dehors du monde photographique?

A.S.: Le concours World Press Photo est le saint Graal du photojournalisme, comme les Oscars dans l’industrie cinématographique. Gagner deux premiers prix est incroyable. Il semble que chaque fois que l’une de mes histoires démarre très mal (ce fut le cas pour Kid Jockeys et Saving Orangutans), il y a une récompense à la fin.
L’exposition du World Press, avec toutes les photos gagnantes, parcourt le monde (+ de 100 villes) après la proclamation des résultats. Dans chaque pays c’est un peu l’évènement photo de l’année. En attirant des millions de spectateurs beaucoup de gens vont voir la série sur les orangs-outans et j’espère que cela les fera réfléchir un peu. Le reste dépend d’eux.

O.: Depuis 2012 tu as traité de nombreux sujet de grande force. Quelle est la photo qui reste centrale à tes yeux? Si tu devais en choisir une, quelle serait-elle?

A.S.: En fait je fait des séries, pas des photos seules. J’aime raconter les histoires qui m’intéressent et j’essaie d’être impartial dans le sens où je ne veux pas induire le public en erreur sur ce que j’ai vu, mais j’essaie toujours de le faire de manière personnelle, par le cadrage, l’utilisation de la couleur ou du noir et blanc, l’editing. Je pense en série et le choix, l’ordre des photos en sont la clé (ce qu’on appelle l’édition ou editing dans notre jargon).
Raconter une histoire en 10-15 images permet d’en faire le tour, de montrer tous les aspects d’un sujet mais sans se répéter. C’est frustrant car il faut souvent écarter de bonnes photos pour arriver aux 10 photos (c’est le standard d’une série pour le World Press) qui racontent l’histoire.

Quelle que soit la situation, il y a toujours une bonne photo à prendre. Pour expliquer ce point de vue je dois partager une expérience intéressante que j’ai eue quand j’étais photographe de sport (dans une vie antérieure 😀). Pendant de nombreuses années j’ai été invité à participer à la réalisation du livre «Roland Garros vu par les 20 meilleurs photographes de tennis du monde» dirigé par Yann Arthus-Bertrand, le cinéaste et photographe français. Dans une zone confinée comme Roland Garros, l’idée était que chaque jour 20 photographes devaient rapporter quelques bonnes photos. Elles étaient immédiatement affichées sur un grand mur dans le bureau de Yann et il sélectionnait les meilleures pour le livre de l’année. Certains jours, vos photos ne franchissaient même pas cette première étape! Mais chaque jour, et sans exception, vos collègues faisaient de bonnes photos, parfois quand vous n’aviez rien vu de spécial!!!
Eux avaient trouvé un nouvel emplacement, une façon différente de voir les choses, un point de vue en hauteur ou certains avaient fait des photos de nuit après les matchs. Ce que je veux expliquer, c’est que les images sont là. Vous devez vous demander, comment puis-je faire une bonne photo et où est le meilleur angle, la meilleure lumière,… Puis trouver l’endroit et attendre ou revenir inlassablement jusqu’au bon moment. Les images «existent» dans un sens, et si on ne les voit pas soi-même, un autre photographe au même endroit trouvera le moyen de les révéler, en quelque sorte. Il y a toujours une bonne photo à prendre, il suffit de travailler pour l’obtenir. Cette idée ne me quitte jamais.
Et en fait je n’ai pas répondu à ta question 😀.

O.: Que penses-tu du photojournalisme comme carrière aujourd’hui?

A.S.: Malheureusement, je connais beaucoup de très bons photojournalistes qui ont du mal à survivre et à faire leur travail. Les commandes se tarissent et l’argent que vous obtenez pour vos reportages diminue (drastiquement). Cependant internet a apporté de nouvelles opportunités pour les photojournalistes, y compris plus de concours avec des prix en espèces, des plateformes de financement participatif pour des projets, des expositions, des ventes en ligne de photos, etc.
En 2012, j’ai vendu mes actions dans Reporters (agence photo à Bruxelles), et je suis à nouveau photojournaliste indépendant à la recherche de sujets.

O.: Autre chose que tu aimerais partager?

A.S.: Quelques réflexions. Quand j’ai commencé dans les années 70, nous attendions chaque mois, fébrilement et avec impatience le prochain numéro de PHOTO ou de ZOOM pour voir de nouvelles photos. Les meilleurs photographes dans tous les domaines y étaient représentés. Nous avions le temps (1mois) pour comprendre le style de chaque photographe. Tout était au ralenti et il n’y avait (quasi) rien d’autre à regarder. Ce que je vois maintenant, c’est trop de photos moyennes ou mauvaises et un public qui ne se soucie pas de la qualité. Les gens ont l’habitude de voir leurs propres photos sur leur téléphone et, sans références, sans éducation visuelle, ils pensent que les photos sont assez bonnes (techniquement c’est vrai). Dans le même temps cependant, beaucoup plus de gens sont éduqués visuellement et attendent et apprécient le photojournalisme de bonne qualité. Après un déclin au cours des 10 à 15 dernières années, la prochaine décennie pourrait voir un renouveau pour plus de reportages de qualité.

Merci à Alain Schroeder pour cette étonnante plongée dans le travail de photojournaliste!
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